Tous acteurs, tous responsables : une idée de la démocratie active
« Penser globalement, agir localement » : souvent (trop souvent ?) utilisée, cette phrase de René Dubos trouve son vrai sens dans quantités d'expériences menées partout, dans les villes et les campagnes par des citoyens soucieux de vivre dans un monde meilleur. Des citoyens qui s'en remettent moins aux autorités constituées, mais qui décident de prendre en main eux-mêmes leur présent et leur avenir. Témoin l'histoire de ce collectif qui bataille pour qu'un collège soit créé un jour sur le Larzac.
Il fut un temps (pas si lointain) où la démocratie participative était la nouvelle arme de construction massive. « Demandons aux citoyens ce qu'ils veulent et nous ferons de leur désir un avenir », entendait-on ici et là. Las ! Une fois analysé, disséqué, mis en ligne, organisé, réglementé, structuré, le concept ne donna pas vraiment le résultat escompté. Comment en effet attendre des citoyens qu'ils travaillent pour l'avenir lorsque leurs représentants ne voient pas plus loin que le bout de leur mandat, et qu'ils ne se piquent de démocratie participative qu'en temps de campagne électorale ?
Pourtant, un peu partout surgissent des expériences, des essais parfois joliment transformés. Qu'une population décide de prendre son avenir en main, de se mêler de ce qui la regarde, de sa qualité de vie, et voilà que des projets novateurs – parce qu'imaginés sur place – naissent et se concrétisent. En Bretagne par exemple, un quartier entier en éco-construction voit le jour. En Aquitaine, c'est un projet d'habitation partagée mêlant les générations qui se concrétise. L'intérêt de ces démarches résident essentiellement dans le fait qu'elles répondent réellement aux besoins des habitants confrontés à la réalité de leur territoire. Plus qu'une démocratie participative, il s'agit alors d'une démocratie active.
Ce qui se passe aujourd'hui sur le Larzac en est une belle illustration. Des parents d'élèves, des futurs parents et des grands-parents, des élus locaux, s'organisent, débattent, réfléchissent, se retrouvent autour d'un projet de collège en milieu rural. Ensemble ils rassemblent des données chiffrées : nombre d'enfants concernés, temps passé (perdu) dans les transports scolaires, coûts de construction d'un collège... Ensemble, ils s'informent des expériences menées ailleurs : collèges expérimentaux, pédagogie différente, bâtiments bio-climatiques. Ensemble, ils construisent l'avenir de leurs enfants, donc leur propre avenir. Et la phrase de l'agronome, micro-biologiste et écologue franco-américain René Dubos, « Il faut penser globalement et agir localement », trop souvent vidée de son sens, retrouve ici sa pleine et entière force.
Il faut penser l'éducation des enfants dans un pays en mutation, pour en faire des adultes capables de relever les défis qui se profilent. Il faut penser économie d'énergie pour cesser de brûler des litres de carburants sur les routes de l'Aveyron. Il faut penser aménagement du territoire pour revivifier les zones rurales et éviter l'étranglement des centres urbains. Le désert rural avance, alertent les géographes. Comment fera-t-on demain pour lutter contre la déprise agricole si on n'organise pas aujourd'hui la vie dans les campagnes ?
Faire bouger les lignes
Utopistes dans les objectifs, réaliste dans les moyens, le groupe de citoyens réunis autour du collectif pour un collège sur le Larzac tente de faire bouger les lignes. Depuis plus de trente ans, ce collège fait rêver les habitants. Ce projet permet de rassembler autour de solutions concrètes des personnes, des réseaux que l'on pensait à des années lumières les uns des autres. Agir pour l'avenir des enfants, l'avenir d'un territoire que l'on partage, c'est rompre avec le fatalisme et impulser une nouvelle dynamique. Se projeter dans l'avenir, c'est ainsi réfléchir à un collège qui pourrait être construit dans tant d'années, à quel coût et avec quelles implications dans sa zone d'implantation : voilà qui est beaucoup plus enthousiasmant que la gestion des catastrophes qui nous pendent au nez si nous continuons à vivre à l'aune de la formule lapidaire « Après nous le déluge » !
Reste à convaincre les élus dont dépendent les décisions. Compétence du Conseil général, la création d'un collège n'enchante pas (et c'est là une façon polie de présenter les choses) les conseillers généraux concernés. Il faut aujourd'hui obliger ceux qui détiennent le pouvoir qu'on leur a confié (quintessence de la démocratie) à ouvrir les yeux sur le monde qui les entoure, et les pousser à jouer leur rôle de courroie de transmission. Ici comme ailleurs, comme l'écrivait Vaclav Havel, à Prague en décembre 1989, « chacun de nous peut changer le monde. Même s'il n'a aucun pouvoir, même s'il n'a pas la moindre importance, chacun de nous peut changer le monde ».
En 1989, ce sont des gens « sans la moindre importance » qui ont changé la Tchécoslovaquie. Aujourd'hui, c'est à nous de dire dans quelle société nous voulons vivre. Une société plus juste, plus respectueuse des diversités, plus équilibrée, plus humaine. C'est à nous d'agir. C'est sans doute cela la démocratie active.
Solveig Letort
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