Crime d’obéissance servile
En novembre dernier, s'est tenu au Cambodge le procès de Douch : cet homme de 67 ans a été, sous le régime des Khmers rouges, responsable du camp S21, où furent torturées et exécutées des milliers de personnes. L'avocat François Roux, défenseur de nombreuses causes de la lutte du Larzac, a assisté Douch durant le procès. Il explique ici son travail et justifie son choix de défendre un bourreau – qui était aussi un homme pris dans le mécanisme d'une effroyable machine de meurtre de masse. Nous publions ici des extraits de l'entretien que François Roux a accordé à Gardarem Lo Larzac (n° 292, mars-avril 2010).
GLL - Depuis la lutte du Larzac jusqu'aux procès des Faucheurs d'OGM, nous avons l'habitude de t'avoir à nos côtés pour défendre de bonnes causes. Qu'est-ce qui t'a amené à prendre la défense d'un tortionnaire ?
François Roux - Je répondrai d'abord que défendre est toujours une bonne cause. Quand on accepte de travailler avec le Tribunal pénal international, on sait très bien qu'on ne va pas défendre des voleurs de bicyclettes ! Je savais que je serais amené à défendre des gens accusés des pires crimes. Bien sûr, je l'accepte. Je dis depuis le début que je crois à la justice internationale. A partir de ce moment-là, il faut des procureurs, des juges... et des avocats ! Il est d' ailleurs significatif que la plupart des avocats qui participent à cette justice, notamment les Africains, viennent de mouvements de défense des droits de l'Homme. Je soulignerai deux aspects. Le premier est que si l'on a la volonté de faire fonctionner dans les meilleures conditions cette justice internationale, il faut que les droits de la défense soient respectés, il faut une vraie défense. Même un ancien procureur, Richard Goldstone, l'affirme : « Il ne peut pas y avoir de justice internationale sans une défense forte. » C'est un bel enjeu. Je pose la question aux militants qui s'interrogent sur le bien-fondé de cette défense : à partir du moment où l'on arrête quelqu'un accusé des pires crimes, que fait-on ? On le lynche ou on le juge ? On peut certes avoir envie de le lyncher, mais nous serons d'accord pour préférer la deuxième solution. Si on le juge, il a le droit d'être défendu. (...) Ce qui m'intéresse auprès de ces personnes accusées du pire, c'est que c'est là qu'il y a quelque chose à comprendre. Tout nous porte du côté des victimes. C'est beaucoup plus simple d'être du côté des victimes. On éprouve forcément de l'horreur pour le crime et de la compassion pour les victimes. Mais la question fondamentale est : comment un humain peut-il verser dans les pires crimes ? Comment devient-on un bourreau ? Comment un homme honnête, généreux même (tous les témoignages sur Douch concordent là-dessus) peut-il devenir bourreau ? Et la question qui fait suite : est-ce qu'un bourreau qui a commis des crimes contre l'humanité et qui s'en repent, peut revenir dans l'humanité ?
Justement, tu as mis en avant le fait que Douch ait demandé pardon. L'aurais-tu défendu quand même si ce n'avait pas été le cas ?
Cela aurait été une défense différente. Il n'est pas sûr que je l'aurais acceptée. Au Tribunal pénal international pour le Rwanda (1), ma première question à chaque accusé pour qui j'étais commis d'office était : « Admettez-vous qu'il y a eu génocide ? » S'il répondait non, je lui conseillais d'aller chercher un autre avocat. (...). En préparant le procès [de Douch], j'ai lu le livre d'un chercheur, David Chandler, sur le camp S21 dont Douch était responsable, c'est un livre que je recommande (2). Il se termine par une analyse sur le crime d'obéissance et expose l'expérience de Milgram (3). Un thème que nous plaidons depuis des années pour expliquer aux juges la nécessaire désobéissance civile ! Tomber là-dessus à l'occasion de ce procès était assez troublant. On se trouve avec S21 dans cette situation de gens coupables d'avoir obéi. (...) Chandler a témoigné au procès, cité par le procureur. Il a été longuement interrogé par les différentes parties au procès sur le fonctionnement de S21, mais personne ne l'a interrogé sur le pourquoi, qu'il aborde pourtant courageusement dans son livre. Personne ne l'a interrogé à propos du conditionnement à l'obéissance. Ce fut mon apport : je lui ai demandé d'expliquer au tribunal l'expérience de Milgram. Les juges découvraient quelque chose dont ils n'avaient jamais entendu parler ! Le procureur pensait qu'en condamnant Douch à perpétuité, on empêcherait les génocides de se renouveler. J'ai dit au procureur : « Vous n'avez rien compris, le vrai débat, c'est d'essayer enfin de comprendre comment fonctionne le crime d'obéissance. » Et j'ai dit aux juges : « Votre jugement n'aura du sens que si vous posez cette question, une question qui nous suit depuis Nuremberg. (...) Cette question n'est pas extérieure à vous. Vous-même obéissez à votre supérieur. » Chacun est en situation d'obéir à son supérieur. Arrive une dictature, on continue ainsi, simplement à obéir. Et au Cambodge, le culte de l'obéissance, et même de la soumission, est très prégnant. Il est d'ailleurs peut-être plus juste de parler de soumission que d'obéissance, car si tu apprends vraiment à obéir, c'est-à dire à obéir avec discernement, tu peux devenir désobéissant.
Est-ce que tu aurais pu être l'avocat des victimes ? Comment te serais-tu situé alors ?
J'étais beaucoup plus à l'aise à ma place ! Un véritable avocat a toujours chevillé au corps le défi de défendre un homme. Là où ça se joue, c'est du côté de l'accusé. Le rôle de l'avocat, quant à lui, est d'être là. Je pense que Douch est sincère : il a dans, l'idée qu'il ne pouvait pas faire autrement, et en même temps, il regrette profondément de n'avoir pas fait autrement. Comme le dit un auteur juif que cite Chandler (je cite de mémoire) : « La chose la plus terrible que nous a appris la Shoah, ce n'est pas qu'on ait pu nous le faire, mais que nous soyons capables de le faire. » C'est le thème qu'aborde le film bouleversant du réalisateur cambodgien Rithy Panh, S21 : il met d'anciens gardiens de ce camp en présence d'anciens prisonniers de ce même camp. J'espère que nous pourrons un jour faire venir Rithy Panh au Larzac.
Tu disais au début de cet entretien que toute défense est une bonne cause, mais d'un autre côté, tu laisses entendre que tu refuserais de défendre certaines personnes. Comment expliques-tu ce paradoxe ?
Tout homme a le droit d'être défendu. Et je défendrai tout homme s'il n'a pas d'avocat. Mais je me garde la liberté de dire : « Non, allez chercher un autre avocat, seulement si vous n'en trouvez pas je me lèverai à vos côtés. » Et il serait bien surprenant qu'il ne trouve pas un autre avocat. De toute façon, même commis d'office, un avocat peut faire objection de conscience. Je risque bien d'être confronté à cette question au Liban, de voir des avocats refuser de défendre certains accusés (4). C'est quand même mieux d'être à l'aise dans la défense, on est plus convaincant. Par exemple au Cambodge, je n'aurais pas été à l'aise pour défendre les politiques qui prétendent n'avoir été au courant de rien. C'est ma limite. Pour d'autres avocats, ''l'intérêt'' du client prime dans tous les cas. Pour ma part, je me considère comme un auxiliaire de justice, j'y participe de ma place. Pour moi, défendre Douch plaidant coupable, cela avait du sens par rapport à l'Histoire et par rapport au fait que « la paix, c'est le fruit de la justice. »
Propos recueillis par Thierry Castelbou
(1) François Roux a également participé, dans le cadre du Tribunal international, à la défense de Rwandais accusés d'être impliqués dans le génocide qui a ravagé le pays.
(2) S21 ou le crime impuni des Khmers rouges, par David Chandler, Ed. Autrement.
(3) Les expériences de Stanley Milgram, psychologue américain, ont montré, dans les années 1960, comment la conscience d'individus ''normaux'' pouvait abdiquer du fait de leur soumission à une autorité.
(4) François Roux vient de prendre les fonctions de chef du Bureau de la défense au Tribunal international spécial pour le Liban.
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