Le Kurdistan, une prison à ciel ouvert
De retour d’un séjour au Kurdistan turc, où elle se rend régulièrement depuis dix ans, Rose Marc-Gamze, enseignante-chercheur en histoire, dresse ici le tableau de la situation des Kurdes en Turquie. Nationaliste et quasi-dictatorial, le régime d’Ankara réprime durement toute velléité d’expression politique, sociale et culturelle du peuple kurde. Rose a en particulier rencontré une employée de la mairie de Diyarbakir, la capitale historique du Kurdistan, qui décrit la vie quotidienne dans la région – et, plus largement, en Turquie.
Nous publierons dans la prochaine Lettre du Larzac la suite et fin de cet article.
Le Kurdistan historique est actuellement partagé entre l'Iran, l'Irak, la Syrie et la Turquie (22 provinces sur 81 dans ce dernier pays) ; son peuple compte au minimum 25 millions de personnes (dont plus de 15 millions en Turquie).
Dès sa création, en 1923, la jeune République turque a développé une négation absolue des « minorités » vivant sur son territoire (Arméniens, Grecs, Juifs, Kurdes...). Toutes les populations ont été sommées de se fondre dans une sorte de “ turquicité ” inventée par Mustafa Kemal, et consolidée par une batterie de reformes instituant les normes de ce que l'on appelle la Turquie moderne : abolition du sultanat, du califat et de l'ancienne loi coranique ; adoption du code civil suisse, du code criminel français, du code pénal italien et du code commercial allemand ; interdiction de la polygamie, reconnaissance du mariage et du divorce civils, égalités des sexes ; adoption du calendrier grégorien, de l'alphabet latin, etc.).
La Turquie moderne a exercé une répression féroce contre tout ce qui n'était pas turc et on n'a pas encore pleinement connaissance du triste inventaire des massacres perpétrés contre les « minorités » depuis la fondation de la République...(1) La Turquie n'a ensuite jamais renoncé à cette politique, et les héritiers d'Atatürk ont amplifié la répression (occupation militaire, emprisonnement, torture, massacre).
On découvre aujourd'hui dans l'es
t de la Turquie des centaines de charniers dont la carte a été publiée par l’IHD, une association turque des Droits de l'homme (2). Une trentaine de cadavres viennent d'être mis à jour près de l'ancienne prison de Diyarbakir (capitale historique du Kurdistan, cette ville est située au sud-est de la Turquie, à 300 kilomètres environ de la frontière avec la Syrie) : est-ce l’œuvre du sinistre JITEM, une organisation paramilitaire qui avait là ses locaux dans les années 1990, qui “ faisait parler ” ses prisonniers puis se débarrassait des corps ? Ou ces cadavres datent-ils du début du vingtième siècle ? Les hypothèses déroulent la longue histoire de la résistance et des persécutions...
Une minorité de 25 millions de personnes
Vingt-cinq millions de personnes sont ainsi cantonnées dans un rôle de minorité. Cela suffit non seulement à créer les conditions de l'existence d'un peuple, et à porter celles de la revendication de sa reconnaissance, mais aussi à représenter un « obstacle démographique » auquel n'ont pu parvenir à bout un siècle d’oppression. Aujourd'hui pourtant, alors que les Kurdes pensaient qu'aucun pouvoir ne pourrait dépasser en barbarie celui des années 1990, ils font le constat d'une répression qui n'a plus de limites...
Elif, une employée de la mairie de Diyarbakir, a bien voulu répondre à nos questions.
En 2007, le Premier ministre turc Recip Tahip Erdogan affichait sa volonté de trouver une solution à la question kurde. Depuis cette déclaration, que s'est-il passé ?
Lors des élections municipales du 28 mars 2004, le parti pro-kurde DTP (Parti pour une société démocratique) avait remporté 56 mairies. En 2005, Erdogan s’est rendu à Diyarbakir. Lors de cette visite, il a clairement dit qu'il existe bien un problème kurde. C'est la première fois qu'un Premier ministre parle ouvertement de la question kurde ; il a dit en outre que ce problème est son problème. En 2007, à la suite de cette déclaration il a lancé son fameux programme d'ouverture démocratique, destiné à commencer les négociations et à ramener la paix, rejoignant en cela les aspirations du peuple kurde. Malheureusement, rien de cela ne se fit et le DTP a même été déclaré illégal.
En 2009, ce projet s'est transformé en un projet d'unité nationale, qui affirme qu'il n'y a pas de différenciation entre les peuples de Turquie. Cette même année 2009, le nouveau parti pro-kurde BTP (Parti de la paix et de la démocratie) a remporté une victoire écrasante aux élections locales dans le sud-est de la Turquie où, avec 99 mairies acquises, il a doublé le nombre de ses sièges.
L'AKP (Parti de la justice et du développement), le parti de Erdogan, au pouvoir en Turquie, n'a pas supporté cette victoire et a organisé des représailles contre les élus locaux, en particulier par des arrestations arbitraires. Ces arrestations ont commencé seulement quinze jours après la victoire électorale du BDP, soit le 14 avril 2009, jour où des centaines d'élus et des membres du BDP ont été arrêtés. Ces arrestations et représailles n'ont pas cessé depuis et continuent aujourd'hui. Depuis mars 2005, 9000 personnes ont été mises en détention et 5700 sont encore actuellement détenues. Au 31 janvier 2012, 131 représentants du peuple sont sous les verrous.
Qui sont ces personnes arrêtées ?
Des membres du BDP, des élus, des journalistes (105), des avocats (47)… Toute personne qui plaide pour la cause kurde, y compris des intellectuels, comme dernièrement la professeur Büsra Ersanli, de l'Université d'Istanbul. Dix-sept maires sont détenus, c'est-à-dire 10% des élus du BDP de 2009.
De nombreuses délégations humanitaires ou politiques étrangères (3) cherchent à assister aux “ procès KCK ” (Union des collectivités du Kurdistan) qui ont lieu actuellement. Quels sont les enjeux et les conditions de ces procès ?
A côté de ces arrestations arbitraires, l'Etat turc a organisé les procès KCK. Ils ont débuté en octobre 2010 et 151 détenus sont jugés, parmi lesquels Osman Baydemir, le maire de Diyarbakir, jugé sans détention mais placé sous contrôle judiciaire depuis janvier 2010, et dont le procès a également débuté. Ces personnes jugées pour appartenance ou aide à une organisation terroriste n'ont pris connaissance du réquisitoire à leur encontre que 17 ou 18 mois après leur mise en détention. Pendant toute cette période, les avocats n'avaient pas accès aux dossiers, classés interdits par les instances judiciaires. Par la suite, d'autres personnes ont été arrêtées, toujours dans le même cadre des opérations KCK. La plupart de ces 5700 détenus n'ont toujours pas connaissance du motif de leur arrestation, et leur procès n'a toujours pas débuté.
Des avocats sont également emprisonnés ?
Oui, 47 le sont aujourd'hui. On ne sait toujours pas pourquoi ils sont emprisonnés. Le point commun entre eux est qu'ils ont tous travaillé au bureau ASRIN à Istanbul, bureau qui défendait Abdullah Öcalan, lequel n'a pas pu voir ses avocats depuis six mois. Du fait de leur relation avec Abdullah Öcalan, ils seraient soi-disant membre du KCK.
Quelles sont actuellement les perspectives politiques du BDP par rapport à la région kurde ?
Le projet du BDP est de faire vivre la région à l'image des régions européennes, avec un parlement régional. Et ceci n'est pas accepté par l'Etat turc.
On comprend que c'est à l'ensemble du corps social que l'Etat s'en prend, on voit bien que c'est tout un peuple qui est mis en accusation... Au quotidien comment tout cela est-il vécu ?
La région connaît de nombreuses émeutes, protestations, le peuple attend devant les tribunaux, en appelle à la communauté internationale. La pression pour faire taire l'opinion publique kurde est immense... A la mairie de Diyarbakir, les employés, les élus, ailleurs les avocats, les journalistes, tout le monde attend son tour.... On se demande quand nous serons arrêtés.
On découvre de plus en plus de fosses communes dans l'est de la Turquie, comme récemment devant l'ancienne prison d'Içkale, à Diyarbakir...
Oui, beaucoup de personnes ont disparu dans les années 1990. L'IHD (une association turque de défense des droits de l'homme, NDLR) a publié sur internet une carte des fosses communes. Quand on ouvre une fosse, la réaction des familles est d'aller devant le juge, pour retrouver leur enfant disparu dans les années 90.
Comment est-il possible d'imaginer anéantir, faire taire, mettre en prison un peuple entier ?
Un jour ils mettront des barbelés autour de Diyarbakir, je ne vois pas d'autre alternative...
Rose Marc-Gamze
Nous publierons dans la Lettre du Larzac n° 4, en avril prochain, la suite et fin de cet article. Rose Marc-Gamze y détaille en particulier le programme politique des institutions représentatives kurdes et les relations de l’Europe et de la France avec la Turquie. Elle décrit également, ce qui est peu connu, l’opposition non-violente kurde et turque, qui existe bel et bien dans la région…
(1) Cf. l'ouverture récente des archives relatives au massacre du Dersim. Entre 1937 et 1938 la Turquie a vidé, par tout les moyens, cette région de ses habitants. La fille adoptive d'Ataturk, Sabiha Göçen, pilotait un avion qui a bombardé le Dersim.... En 2003, son nom fut donné au deuxième plus grand aéroport d'Istanbul.
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