Du Larzac à Bamako, contre l'accaparement des terres
Il y a trois mois, Valérie Issaly, une habitante du Plateau, faisait le voyage au Mali pour assister à la première Conférence paysanne internationale contre l'accaparement des terres. Elle témoigne de la violence inacceptable que subissent les paysans pauvres du monde entier face au rouleau compresseur de la spoliation des terres par des Etats ou des trusts internationaux. Cet article est le premier que la Lettre du Larzac publie dans le cadre d'un accord d'échanges rédactionnels passé avec le journal Gardarem lo Larzac.
Novembre 2011. Alors que le Larzac fête l’anniversaire de sa victoire contre l'extension du camp militaire, d'autres, ici et ailleurs, se battent encore contre l'accaparement de leurs terres. Chez nous, il s’agit, entre autres, du projet de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Pour les communautés paysannes d’Afrique, d’Asie, d’Amérique du Sud, c’est une spoliation pure et simple de leurs terres par leur gouvernement.
Elles subissent les dégâts des multinationales et des fonds financiers qui cherchent à faire des bénéfices ou à spéculer au moyen de projets d’agriculture industrielle, d’exploitation minière, de production d’agro-carburants, de marchés du carbone, de tourisme, de grands barrages, etc. Déjà, 60 à 80 millions d’hectares spoliés dans le monde, 30 millions pour le seul continent africain, 700.000 hectares au Mali !
C’est dans ce contexte, et avec Christian Roqueirol, membre du comité international de la Confédération paysanne, que j’ai fait le voyage Larzac-Bamako, pour assister à la première Conférence paysanne internationale « pour dire stop à l’accaparement des terres », qui a eu lieu à Nyéléni, au Mali, du 17 au 19 novembre 2011. Organisée par la Coordination nationale des organisations paysannes du Mali (CNoP-Mali) et Via Campesina (mouvement international de petits paysans, né en 1993 pour la promotion d’une agriculture durable), cette conférence est née du constat que les victimes des accaparements de terres n’ont ni espaces d’expression, ni possibilité de construction d’actions communes. Son objectif premier est donc de leur donner la possibilité de se rencontrer, d’apporter leurs témoignages, de mutualiser leurs savoirs afin d’élaborer des stratégies de luttes communes.
L’exode… pour aller où ?
Pour mes premiers pas en Afrique, j’ai donc eu la chance d’assister aux séances plénières de ces journées d’échanges intenses entre les 250 paysannes et paysans des trente pays du monde présents sur le site, aujourd’hui devenu centre de formation en agro-écologie et lieu symbolique où s’est tenue, en 2007, la première conférence internationale sur la souveraineté alimentaire. Force est de constater que la situation des ces hommes et femmes est plus dramatique encore que ne le laisse entrevoir la seule énumération des quantités de terres accaparées.
Tous les témoignages concordent : violation des droits élémentaires de ces femmes et hommes par la privation de leurs moyens de subsistance dans des régions où l’agriculture est familiale et vivrière, destruction de patrimoine et de lieux de culte, exode de familles entières obligées de quitter leurs terres (mais pour aller où ?), bouleversements écologiques graves liés à une exploitation industrielle irréfléchie… Et toujours la même répression lorsqu’ils essaient de se défendre : ils sont battus, emprisonnés, voire abattus. Des mots qui ont pris tout leur sens au contact de ces femmes et de ces hommes croisés à Nyeléni, qui expriment, beaucoup d’entre eux pour la première fois, leur désarroi de ne pouvoir réagir face à des bulldozers, et leur sentiment de n’être ni écoutés, ni soutenus.
« Nous avons l’espoir de lutter ensemble »
Cet agriculteur venu d’Indonésie parle de criminalisation des paysans, jetés en pri
son pour essayer de sauver leurs terres et leur mode de vie. Au Honduras, ce sont « plus de cinquante compañeros et compañeras qui sont morts l’année dernière alors qu’ils défendaient leurs terres », dénonce l’un d’entre eux. Une femme, paysanne de l’Office du Niger (Mali) explique : « Nous sommes vraiment contents d’être ici aujourd’hui. On nous a pris nos terres, nous ne pouvons plus produire de nourriture. En raison des luttes, certains d’entre nous sont en prison, et j’ai moi-même fait une fausse-couche après avoir été battue... Maintenant, nous n’avons plus aucune joie, mais nous nous battons pour notre avenir et celui des générations futures. Nous sommes venus à cette conférence parce que nous avons l’espoir de lutter ensemble. » Au fil des jours, des « misticas » (petites pièces de théâtre mettant en scène les différentes situations d’accaparement, interprétées par les conférenciers) ouvrent chaque séance plénière, chaque atelier de travail. Des témoignages à la fois poignants et porteurs de tellement d’espoir que lutter devient une évidence.
La réflexion et l’espoir de ces paysannes et paysans de tous pays ont abouti à la signature d’une déclaration reprenant les engagements des paysans et des organisations présentes, et les actions envisagées pour organiser la résistance internationale face au fléau de l’accaparement des terres (à lire sur le site de Via Campesina, voir ci-dessous). De retour sur le Larzac, je suis pleine d’espoir et fière d’avoir assisté à Nyeléni à la création de l’Alliance internationale contre l’accaparement des terres et à l’institution de la journée du 17 avril comme jour de mobilisation mondiale contre l’accaparement des terres. De tous les accaparements.
Valérie Issaly
Article paru dans Gardarem lo Larzac n° 303, janvier-février 2012
www.viacampesina.org ; voir aussi www.cnop-mali.org
et www.confederationpaysanne.fr
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