"L'Ordre et Morale", un divertissement ou une oeuvre engagée ?
Le film de Mathieu Kassowitz retrace l'histoire des dramatiques événements d'Ouvéa, il y a presque 25 ans. Est-il de parti pris, est-il complaisant envers les autorités françaises de l'époque ? Dénature-t-il la vérité ? C'est un film qui en tout cas fait débat : voici une pièce de ce débat.
J'ai eu la chance de partir, début décembre 2011, quelques jours en Kanaky à l'occasion de la célébration des trente ans de l'USTKE, le syndicat indépendantiste avec lequel le Larzac entretient des relations privilégiées depuis plusieurs années. Pour mon premier voyage au « Pays », j'avais décidé de travailler sérieusement et de me préparer à la découverte de ce nouveau monde, à peine effleuré depuis le plateau, grâce aux Kanaks venus en métropole et aux rencontres à la Kazelle (un bâtiment dont la première pierre a été posée en 1989 par Marie-Claude Tjibaou, et qui symbolise les liens entre le Larzac et la Kanaky ; la propriété de la kazelle est en cours de transfert de la SCTL vers le sénat coutumier kanak). Dans mon programme de « travail », il m'était difficile de passer outre le film de Mathieu Kassovitz, « l'Ordre et la Morale », sorti quelques jours avant mon départ.
Dans la salle à Montpellier où j'ai vu le film, il y avait peu de monde : quelques jeunes venus voir un film de guerre, deux ou trois couples en sortie le week-end... Combien de ces spectateurs avaient connaissance du contexte politique de la Kanaky et des terribles événements de 1988 et 1989 ? Qu'ont-ils pensé du film ? Je regrette de n'avoir pas participé à un débat, ni dans cette salle en métropole, ni en Kanaky où le film devait être projeté quelques jours après notre départ.
Retour sur les événements tragiques d'Ouvéa
Avril 1988. Les élections présidentielles en France coïncident avec des élections Territoriales en Nouvelle Calédonie et l'application du statut Pons que combattent les indépendantistes. L'attaque de la gendarmerie de Fayoué, au centre de l'île d'Ouvéa, s'inscrit dans le boycott actif des élections organisé par le FNLKS, fédérateur du mouvement indépendantiste. Mais les événements échappent aux Kanaks, alors que des gendarmes fraîchement débarqués font feu sur les militants. Quatre gendarmes seront tués et trois Kanaks seront blessés. Vingt-sept autres gendarmes seront pris en otage, répartis en deux groupes et retenus dans des bastions indépendantistes au cœur de la forêt. Le premier groupe, au sud de l'île, sera rapidement libéré mais le second groupe, conduit par Alphonse Dianou, restera plusieurs jours dans une grotte sur les terres de la tribu de Gossanah.
Une violente répression s'abat sur l'île pour localiser les preneurs d'otage et un assaut sanglant mettra fin à la détention des gendarmes, laissant très peu de survivants parmi les Kanaks. Des exécutions sommaires des militants, bien que formellement niées par l'armée, ont probablement été perpétrées, notamment celle d'Alphonse Dianou.
Le capitaine Legorjus n'est pas un héros
Le récit de « L'Ordre et la Morale » tourne entièrement autour du personnage du capitaine Legorjus, capitaine du GIGN et responsable des opérations au cours des événements d'Ouvéa – ici remarquablement interprété par Mathieu Kassovitz, l'auteur du film.
Bien sûr, Legorjus et les membres de la gendarmerie apparaissent comme les seuls militaires ayant une once d'humanité dans cette affaire, parmi les forces de l'ordre françaises. Ce sont eux qui permettent la libération rapide du groupe de gendarmes retenus dans le sud d'Ouvéa, eux qui côtoient au quotidien les tribus locales, qui tiennent compte des coutumes. Legorjus multiplie les contacts avec les Kanaks pour trouver une solution pacifiste au conflit.
Pourtant, au-delà de la longue et pénible séquence de l'assaut, la scène qui me choquera le plus sera celle de sa discussion radio avec Alphonse Dianou, alors que celui-ci lit à Legorjus la lettre qu'il compte lire le lendemain aux journalistes sensés diffuser son message. Legorjus sait alors pertinemment que le sort de Dianou et de ses compagnons est scellé, que ce ne sont pas des journalistes qui seront dans l'hélicoptère qui survolera la zone de la grotte le lendemain, mais bien les forces du général Vidal avec qui il collabore ! En ne le prévenant pas, en se privant de jouer sa dernière carte pour résoudre le conflit, il trahit la confiance d'Alphonse Dianou et condamne les militants réfugiés dans la grotte.
Le scénario met en scène un homme, usé par des nuits sans sommeil, loin de ses repères, déstabilisé, aux prises entre sa hiérarchie et ses valeurs humanistes, qui se démène au milieu d'enjeux politiques qui le dépassent... Quelques jours déterminant dans sa vie, puisqu'il démissionnera du GIGN un an plus tard.
Divertissement ou œuvre engagée ?
Le film a mis dix ans à émerger. Sa réalisation puis sa diffusion sont entachées de critiques et de polémiques, autant du côté des Kanaks que des colonisateurs. Le scénario est loin d'être fidèle aux événements, ne tenant compte que d'un point de vue. Le seul exploitant des salles de cinéma sur l'île a refusé de diffuser le film, arguant que l'œuvre de Kassovitz serait « très caricaturale et polémique », accusant le film de « rouvrir des plaies cicatrisées ». Il sera pourtant diffusé par la Fédération des œuvres laïques à Nouméa, et par plusieurs cinémas de brousse.
Ce film est-il un « divertissement », un bon film d'action avec son lot d'hommes de caractère, d'hélicoptères et d'armes de guerre, de bons et de méchants, ou une œuvre engagée dénonçant les exactions de la colonisation française ? Il est en tout cas une contribution au débat et au travail de mémoire pour les participants à la projection en avant-première au Centre culturel Tjibaou.
Vous pourrez lire également le point de vue sur le film de Macki Wéa, dont la famille a été très durement atteinte lors des événements de 1988 et 1989.
Anne Lacouture
| < Précédent | Suivant > |
|---|


